Après un long vol, nous voilà enfin arrivés ! J’étais tout excitée lorsque l’avion a entamé sa descente vers l’aéroport international Indira Gandhi. J‘ai toujours été attirée par l’Inde, ce pays où ont vécu quelques-unes des plus grandes figures de l’humanitaire de tous les temps : Buddha, le Mahatma Gandhi, Mère Teresa. L’Inde, terre des Maharajas, terre d’histoire, de tradition et de beauté. Voilà que je survolais enfin ce pays qui me fascinait tellement depuis mon adolescence. Je ne cessais de regarder par le hublot, me remplissant les yeux de ce pays magnifique. C‘est alors que mon regard s’est posé sur un bidonville…
J'avais entendu toutes sortes d’histoires sur la pauvreté qui ravageait ce pays et j’avais essayé de me préparer psychologiquement à ce que j’allais voir. Après tout, c’est pour ces raisons que nous étions venus en Inde. Notre sens du devoir nous avait amené dans ce pays, et nous étions là avec notre association caritative, bien décidés à aider le plus de gens possible, en particulier des enfants. Mais je n’avais encore jamais vu un tel bidonville. « Est-ce possible que des gens vivent réellement là ?, me suis-je demandée. »
Une fois à l’aéroport, nous nous sommes rendus à notre hôtel. Cela faisait à peine huit heures que nous étions à Delhi, mais après une courte sieste, je brûlais d’impatience de partir explorer cette ville fascinante. Nous avons hélé un autorickshaw et nous voilà partis. La saleté, les ordures, les animaux et les gens qui vivaient dans la rue ont été un choc pour l’occidentale que je suis. Toutefois, j’ai senti que j’avais assez de ressources pour supporter ce que je voyais. J’étais loin de me douter que ma grande naïveté ne cesserait d’être mise à mal tout au long de notre séjour en Inde.
Nous avons poursuivi notre visite de Delhi. La journée tirait sur sa fin et il était temps de rentrer à notre modeste hôtel. À un feu rouge, alors que mon mari et moi reprenions toute juste notre souffle après avoir évité de justesse un accident, j'ai senti une légère pression sur mon bras. Je me suis retournée et j'ai eu un choc en voyant une fillette échevelée, le visage, les mains et les vêtements noirs de crasse. Elle ne devait pas avoir plus de douze ans. « S’il vous plaît madame, s’il vous plaît. Pas de papa. Rien mangé. Faim. » Le feu était passé au vert et le rickshaw s'est remis en route.
Cette nuit-là, dans ma chambre d'hôtel délabrée, alors que j’essayais de me remettre du décalage horaire et que je cherchais en vain le sommeil, le visage de la petite fille ne cessait de me hanter. Je me sentais coupable. Le choc que j’avais eu à la vue de ce visage si jeune à l'affût de la moindre pièce, de la moindre chose que la touriste occidentale propre et bien habillée que j’étais pouvait lui donner m’avait complètement paralysée. J’étais restée bouche bée, incapable de faire quoique ce soit.
Inutile de dire que cette expérience s'est renouvelée par la suite tous les jours, voire toutes les heures. À chaque fois que notre véhicule s'arrêtait, un enfant surgissait pour mendier. La plupart d’entre eux avait un anglais limité, mais les quelques mots qu’ils employaient me fendaient le cœur : « faim », « rien mangé » et « dix roupies ». Notre chauffeur nous traduisait souvent les supplications faites en Hindi : « Ma sœur, s’il te plaît, ma chère sœur, s’il te plaît, je n’ai pas d’argent, je n’ai rien à manger. S’il te plaît, donne-moi dix roupies, ma sœur. »
Nous donnions ce que nous pouvions et nous gardions à portée de main un petit tas de pièces de cinq roupies pour quand notre véhicule s’arrêtait dans les rues encombrées. Que ce soit Delhi, Jodhpur, Jaipur ou Agra, la situation était la même : des enfants très jeunes mendiant encore et toujours.
Le découragement a commencé à me gagner. Mon esprit vagabondait, en proie à des questionnements philosophiques sur la condition humaine. Comment se faisait-il que je vivais dans un monde où une grande majorité avait facilement accès à l’eau courante, aux vêtements, à la nourriture, et qu’il suffisait de prendre un avion pour trouver des enfants qui vivaient dans des conditions d’hygiènes lamentables et mendiaient dans la rue ? Comment se faisait-il que les nations soi-disant plus développées ne se mobilisaient pas davantage pour aider les gens vivant dans la rue en Inde? Comment se fait-il que la population indienne semble rester indifférente, laissant ses propres citoyens, ses propres enfants, sa propre génération à venir vivre dans ces conditions ?
Les questions étaient nombreuses, mais les réponses se faisaient rares. Nous étions venus en Inde avec de grands espoirs et la conviction que nous pouvions vraiment apporter quelque chose. Mais tout cela avait maintenant laissé place à un grand sentiment d’impuissance : nous ne pouvions pas faire grand-chose. Nous pouvions aller dans un orphelinat et donner assez d’argent pour nourrir tous les pensionnaires pendant une semaine. Nous pouvions donner dix roupies à un enfant qui mendiait dans la rue pour qu’il s’achète un petit encas.Mais nous savions pertinemment qu’ une centaine d’enfants plus nécessiteux les uns que les autres attendaient à quelques mètres de là.
J’étais partie en Inde forte d’un projet, et dans un sens, fière de ce que nous nous apprêtions à faire. J’ai commencé à me sentir vaguement déprimée et complètement découragée. « À quoi bon?, me disais-je. Mes petits efforts sont comme une goutte d'eau dans l'océan, et ce que je fais aujourd’hui sera de toute façon défait par quelqu’un d’autre demain »
Malgré le sentiment d’impuissance qui nous envahissait, nous avons continué de donner des roupies à chaque enfant qui venait taper à notre vitre ou qui nous tirait par la manche. Quand notre réserve de pièces finissait par s’épuiser, nous donnions des poignées de biscuits ou de fruits secs, des barres de céréales ou n’importe quoi d’autre qui pouvait le temps d’un instant rendre service aux enfants.
Un jour, à Jaipur, alors que nous attendions à un feu rouge, une petite fille d’à peine dix ans, couverte de crasse est venue taper à la vitre. Je l’ai regardée et j’ai été frappé par sa beauté. Elle avait de grands yeux marron et bien que complètement échevelée, de magnifiques cheveux bruns. Si seulement elle avait eu plus de chance dans la vie…
À ce moment là, notre stock de roupies avait complètement fondu, alors je me suis mise à farfouiller dans mon sac à la recherche de quelques biscuits. C'est alors que le feu est passé au vert et que notre véhicule a redémarré. J’étais déçue d’avoir manqué l’occasion de donner quelque chose à cette fillette, mais je me suis dit qu’il y aurait bien un autre enfant au prochain feu. « Elle nous suit, arrêtez-vous, s’est écrié mon mari. » Je me suis retournée et j’ai vu la fillette qui slalomait entre les voitures pour nous rejoindre.
Une fois près de nous, je lui ai mis une poignée de biscuits dans ses mains sales. C’est alors, qu’en signe de remerciement, un grand sourire a éclairé son visage. Sa gratitude était bel et bien visible. Puis, elle a fait demi-tour et est repartie en sautillant, grignotant joyeusement ses biscuits écrasés. C’était tellement peu de chose pour nous, et pourtant, pour cette petite fille qui mendiait dans les rues poussiéreuses et encombrées de Jaipur, cela représentait tellement.
Cette rencontre avec cette petite fille m’a profondément marquée. Un geste si simple, si insignifiant et pourtant, le temps de quelques instants, cela avait transformé la vie de quelqu’un d’autre. À ce moment, j'ai compris ce que c'était d'être humain. J'ai compris ce que c'était de rendre service aux autres. Et j’ai compris ce que c'était d’être en vie. Tout d’un coup, notre travail a pris tout son sens et je me suis sentie à nouveau pleine d’énergie, comme jamais. C’est à la suite de cette rencontre que je me suis rendu compte qu’un geste envers les autres, aussi dérisoire qu’il puisse nous paraître, peut véritablement compter.
Alors que la voiture se remettait en route, je me sentais revigorée, motivée et à nouveau utile. J’étais maintenant convaincue que je pouvais servir à quelque chose. Le proverbe « les petits ruisseaux font les grandes rivières» prenait enfin tout son sens. Une citation de l’Indien le plus célèbre, le Mahatma Gandhi, m'est alors revenue en mémoire : « Vous devez être le changement que vous voulez voir en ce monde. » Comme il avait raison! C’est possible d’améliorer le monde. Il suffit pour cela que nous changions, que nous devenions le facteur de changement.

Natasha Tassell est co-fondatrice et administratrice bénévole de l'A.R.C. Worldwide Trust. Le voyage en Inde a eu lieu en 2007 dans le cadre des programmes d’aide et d’information de l'A.R.C. Worldwide Trust.